Souk manifeste


Manu Lefeuvre, Romaric Sobac.

Le 108, Maison Bourgogne, Orléans

6 — 27 fév. 2010

Performance « Sport Musclé » de Romaric Sobac.

Le Souk Manifeste, qu’est ce qui le sous-tend? Il s’agit d’un collage d’un genre particulier, celui de deux personnalités « autodidactes » qui ne se connaissent pas beaucoup, ou depuis très peu et en raison du projet de les exposer.
On sait du nouveau qu’il est une dimension régulièrement éventée, que c’est un étendard agité sur fond de vide (ou de trop plein), d’où son renouvellement permanent dans les variations du même, dans la mode, la musique, la publicité, tout ce qui marque in fine l’évolution inconsciente des gestuelles, des opinions. Manu Lefeuvre et Romaric Sobac sont des observateurs extérieurs assez attentifs, en tout cas à l’affût de leurs attendus : ils se ménagent leurs espaces ou points de vue particuliers en décalage de ces zones sus évoquées. Pour l’un le choix de la contestation, pour l’autre la collecte vorace de l’information à l’état brut et son détournement à des fins personnelles (mais pas moins partagées). L’un peint dans l’idée de dégager l’envers violent du décor, l’autre préfère assimiler l’avers pour en extraire la substantifique moelle de déraison permanente. S’agit-il des deux faces d’une même monnaie frappée pour l’occasion ? Le rapprochement des deux s’est fait en raison de la découverte chez eux d’un point commun au milieu de leurs aussi évidentes divergences: leurs pratiques respectives ont en effet ce trait saillant commun que l’on osera nommer, du bout des lèvres, « populaire déviant ». Déviant populaire ou populaire déviant ?

Chez Lefeuvre, cela se traduit — dans l’exercice de la peinture (acrylique sur toile) — , par la mise en scène d’une imagerie narrative et par l’effet d’un expressionnisme « caressant » dès lors qu’on isole la facture, le « métier ». Car si les scènes sont effectivement violentes, si cette brutalité veut nous donner l’occasion de dépeindre la misère sociale, la touche brosse en revanche patiemment les scènes de personnages. Cela pourrait être rapproché de la bande dessinée sur le mode de la contre-culture américaine, mais sans la citer. Cela peut aussi évoquer une certaine « peinture naïve » sud américaine en tant que tout y est lisible, comme par ailleurs l’incrustation de mots utiles à la dramatisation. La destination de la peinture de Manu Lefeuvre serait donc une lecture « populaire ».

Au rebours, Sobac, lui, loin de rechercher un contenu manifeste dans ses opérations (outre la collecte massive de références brutes avec l’à propos du moment), invente constamment une forme de poésie existentielle où la profusion goulue s’augmente même des ratés les faisant adhérer a un tout régurgité protéiforme qui pourrait aussi bien être soit le monde, soit son portrait, parfois avec une cruauté toute objective (celle-là prenant un tour dérisoirement espiègle). Il pratique en particulier la performance musicale (le non jazz), dresse des listes de groupes, de chanteuses et de joueurs de foot, entre autres choses, et explore ainsi les sources de la culture de masse en se tenant toujours très au courant de l’actualité sous toutes ses formes. Romaric Sobac est, en somme, un artiste passionné par « l’autre ».

Débarqués ensemble dans la situation conventionnelle de l’exposition, au Bol, salle située (Mixar, associatif subventionné et Le 108, lieu de production) un peu loin mais tout de même presque en limite du cadre institutionnel, nos deux artistes primo arrivants font gagner du terrain à la virtualité de l’univers artistique déjà grand (s’il n’est pas majeur) en pratiquant soit la régression par une solide méthode éprouvée, soit la contestation politique appliquée à la toile. Si Le collage est à l’origine une pratique Dada, si certains traits dans les productions de nos deux représentants peuvent peu ou prou évoquer ce lointain mouvement des marges, la tentative de rapprochement se fait à la glue ou au scotch : du test d’adhérence comme objet de l’exposition.

Il y a donc dans cet essai opéré au Bol quelque chose d’inhabituel, car enfin, rarement la figuration picturale, rarement la contestation engagée politiquement, rarement aussi l’étalage de la société des images, des objets, du slogan, voire du détritus n’y auront tant pris part et cohabité ensemble (presque comme dehors où c’est plus dilué). La médiation est minime, c’est donc manifestement le « souk » populaire, une exposition monstrueuse où le dilettantisme artistique doit être érigé en véritable proposition plastique voire en manifeste du contre-exemple, à l’inverse des pédagogies en usage dans les manifestations dites culturelles.

Peinture ou spectacle, l’autoroute du subvertissement est-elle à double sens ?


Sébastien Hoëltzenzer