Métier & droits

Le droit d'auteur des œuvres numériques : ce qui est protégé, qui est auteur, combien de temps

Métier & droits · · Publié le 2026-10-27

Clavier d'ordinateur noir photographié en gros plan
Un clavier d'ordinateur. Photographie de Samiknoov, CC0.

Le droit d'auteur français a été pensé pour des livres, des tableaux et des partitions. Il s'applique pourtant aux œuvres numériques, sans qu'il soit besoin d'une loi spéciale : une animation générative, une installation interactive ou un site d'artiste sont des œuvres de l'esprit comme les autres. Quelques particularités méritent d'être connues, notamment pour le code, les œuvres réalisées à plusieurs et les licences libres. Cet article présente le cadre général ; il ne remplace pas le conseil d'un juriste pour un cas précis.

Une protection sans formalité

En droit français, l'auteur d'une œuvre de l'esprit jouit sur cette œuvre, du seul fait de sa création, d'un droit de propriété incorporelle exclusif. Il n'y a rien à déposer, rien à enregistrer. Le code de la propriété intellectuelle protège les œuvres quels qu'en soient le genre, la forme d'expression, le mérite ou la destination : une œuvre numérique n'a pas à prouver qu'elle est « de l'art » pour être protégée.

La seule condition, dégagée par les tribunaux, est l'originalité : l'œuvre doit porter l'empreinte de la personnalité de son auteur, refléter des choix libres et créatifs. Une idée, un concept ou une technique ne sont pas protégés en eux-mêmes ; c'est leur mise en forme qui l'est. Utiliser une caméra pour faire réagir une image au mouvement du public n'appartient à personne ; l'œuvre précise qu'un artiste en a tirée lui appartient.

Faute de dépôt, la difficulté est de prouver la date de création en cas de litige. Conserver des fichiers datés, des versions successives, des échanges, ou utiliser un dépôt auprès d'un tiers (huissier, enveloppe Soleau, dépôt de code) peut aider.

Droit moral et droits patrimoniaux

Le droit d'auteur a deux faces. Le droit moral protège le lien entre l'auteur et son œuvre : droit de divulgation (décider quand et comment l'œuvre est montrée), droit à la paternité (que son nom soit cité), droit au respect de l'œuvre (qu'elle ne soit pas dénaturée), droit de retrait. Il est perpétuel, inaliénable et imprescriptible : il ne peut pas être vendu, et il continue après la mort de l'auteur, exercé par ses héritiers.

Les droits patrimoniaux permettent d'autoriser l'exploitation de l'œuvre et d'en être rémunéré : droit de reproduction (copier, fixer sur un support, mettre en ligne) et droit de représentation (communiquer au public, par exemple en l'exposant). C'est sur ce dernier fondement que repose la rémunération du droit de présentation publique, expliquée dans notre article sur la rémunération des expositions. Ces droits peuvent être cédés, par contrat écrit, en précisant l'étendue, la destination, le lieu et la durée de la cession.

Pour une œuvre numérique, le droit au respect pèse lourd : une migration technique qui change l'aspect d'une œuvre, ou une présentation tronquée, peut porter atteinte à l'intégrité de l'œuvre. C'est pourquoi les contrats d'acquisition et de commande gagnent à prévoir comment l'œuvre sera maintenue et adaptée.

Combien de temps ?

Les droits patrimoniaux durent pendant toute la vie de l'auteur et, après sa mort, pendant l'année civile en cours et les soixante-dix années qui suivent. La protection cesse donc le 1er janvier qui suit la soixante-dixième année après le décès. Des règles particulières existent, par exemple pour les œuvres de collaboration, où le délai court à partir de la mort du dernier coauteur, ou pour les auteurs « morts pour la France », dont les droits bénéficient d'une prorogation. Le droit moral, lui, ne s'éteint pas.

Le cas du logiciel

Le code de la propriété intellectuelle range expressément les logiciels, y compris le matériel de conception préparatoire, parmi les œuvres de l'esprit. Un programme écrit par un artiste pour une œuvre est donc protégé, comme l'œuvre elle-même. Deux particularités sont à connaître :

Lorsque le code et l'œuvre se confondent, par exemple dans une œuvre générative, il est prudent de préciser dans les contrats ce qui est cédé : l'œuvre telle qu'elle apparaît au public, le code source, ou les deux.

Créer à plusieurs

Les œuvres numériques sont souvent collectives : un artiste, un développeur, un ingénieur du son, un constructeur. Le droit distingue plusieurs situations. L'œuvre de collaboration est créée par plusieurs personnes physiques qui y ont concouru ; elle est leur propriété commune, et son exploitation suppose leur accord. L'œuvre collective est créée à l'initiative d'une personne qui l'édite et la divulgue sous son nom, les contributions se fondant dans l'ensemble ; les droits appartiennent alors à cette personne. Entre les deux, beaucoup de cas sont discutables. Un accord écrit, conclu au début du projet, évite bien des conflits.

Licences libres et Creative Commons

Un auteur peut choisir de diffuser son œuvre sous une licence libre, qui autorise à l'avance certains usages : copier, partager, modifier, parfois exploiter commercialement, à condition de citer l'auteur et, selon les licences, de partager à l'identique. Les licences Creative Commons sont les plus connues pour les œuvres, les licences GPL, MIT ou BSD pour le code. Choisir une licence libre n'est pas renoncer à ses droits : c'est les exercer d'une certaine manière. En revanche, ce choix est difficile à revenir en arrière pour les copies déjà diffusées.

Avant de vendre ou de céder une œuvre à une collection, vérifiez la compatibilité de ces licences avec le contrat proposé, et le statut des ressources utilisées (polices, sons, bibliothèques). Les revenus tirés de vos droits relèvent du régime des artistes-auteurs, que nous présentons dans notre article sur le statut d'artiste-auteur. En résidence, la propriété des œuvres créées doit aussi être prévue par le contrat.

Sources